Yarchen Gar

La Cité Interdite

Quand on parle de la Cité Interdite, on pense tout de suite à celle qui se trouve au centre de Pékin, celle qui est dominée par le portrait de Mao; sauf qu’en Chine il en existe plusieurs des cités interdites … aux étrangers.
 
C’est dans la province du Sichuan que j’en ai fait l’expérience. 
Je suis allée me balader dans la partie ouest du Sichuan, celle dite de du Kham donc tibétaine. Qui dit Tibet dit compliqué.
 
L’année 2020 m’ayant donné l’occasion de beaucoup voyager j’en ai profité pour redécouvrir la Chine (que j’avais un peu délaissée au profit de l’Asie et de la France) et surtout la province du Sichuan qui reste mon premier amour.
Map Sichuan
Je l’avais découverte en 2006, lors des vacances nationales de mai (il s’agissait alors d’une semaine complète de vacances qui maintenant est réduite à trois jours). La région du Sichuan tibétain était à cette « époque » encore très chaotique et compliquée d’accès, peu de routes, souvent en mauvais état avec des nids de poules. Il fallait être bien accroché et en vouloir pour voyager dans cette région. Ce voyage fut merveilleux et 2020 fut pour moi un pèlerinage sur les traces de ce premier voyage et je n’ai pas été déçue.
 
Les Tibétains sont toujours d’une extrême gentillesse et d’une patience incroyable. Même si les routes sont bien plus praticables qu’en 2006, elles sont encore très souvent en travaux, il ne faut donc pas être pressé et d’armer de patience lorsque l’on voyage dans cette région.
Yarchen Gar
Meditation at Yarchen
Pour en revenir à cette cité interdite, elle s’appelle Yarchen Gar, elle se situe à 4600m d’altitude et c’est le royaume des nonnes.
 
Voyageant dans la région pour assister à un Phurba Cham à Dongzsar, j’en ai profité pour explorer les environs.
Je pars ce matin-là de Baiyu – ville où j’ai eu le plus grand mal à trouver un hôtel qui m’accepte (car étrangère et en plein covid) – en bus local, équipée de mon gros sac de backpackeuse et d’un petit sac à dos. Indiquant ma destination finale au chauffeur de bus afin de payer mon ticket, lui sait à ce moment-là, tout comme moi, que je n’ai en réalité pas ma place dans ce bus, que normalement je n’ai pas le droit de monter ou du moins que je n’ai pas le droit de m’arrêter à Yarchen Gar.
 
Pendant ces trois heures de trajet, nous passerons deux postes de police où tous les passagers locaux descendront pour scanner leur carte d’identité et où de mon côté, rideau fermé, avec mon masque, mon bonnet bien enfoncé, ma capuche par dessus le tout et mes yeux fermés, je resterai dans le bus à faire semblant de dormir …mon chauffeur n’est pas dupe, mais ne dira rien et me laissera tranquille, la police ne montera pas à bord et nous repartirons à chaque fois pour mon plus grand soulagement.
Yarchen Gar
Le plus compliqué m’attend lorsque nous arrivons à destination. Le sympathique chauffeur me donne quelques conseils bienveillants avant de me laisser partir. Il me recommande de me faire la plus discrète possible, de rentrer mes cheveux dans mon bonnet et de faire profil bas pour ne pas attirer l’attention, mais soyons honnête j’ai beau me mettre en mode camouflage je ne ressemble en rien à une tibétaine ni à une chinoise en pèlerinage mais bien à une voyageuse occidentale. Mon gros sac à dos sur le dos et le petit devant,  je rase les murs au plus près et essaye de me faire la plus petite possible, tellement petite qu’au premier virage je me retrouve devant le poste de police … quelle poisse … heureusement il n’y a personne. Je n’ai pas fait 10 mètres qu’une chinoise m’aborde, me dit qu’elle ne va pas me dénoncer (ouf je suis rassurée) et va m’emmener dans le logement où elle est car la famille y est très sympathique et accommodante (contrairement à celle-la, me montre-t-elle où les patrons parait-il sont antipathiques). Je n’ai de toute façon pas le choix, je lui fais donc confiance pour m’amener à bon port.
 
Yarchen Gar
Je me retrouve là où une famille locale vit et loue quelques chambres pour un prix dérisoire. Pas de salle de bain ni de toilettes privés (ils sont dans la cours, petite cahute avec deux portes en bois qui ferment mal, des planches au dessus d’une petite rigole qui elle-même traverse la cours, mieux vaut ne pas être trop regardant). Je pose mes affaires, réajuste mon camouflage et me décide à sortir sans sac à dos ni appareil photo.
 
Yarchen Sichuan

Cet endroit est complètement hors du temps, des statues de buddhas dorées plus hautes les unes que les autres, des monastères, d’immenses bâtiments abritant des moulins à prières que les nonnes et pèlerins tournent tout en récitant leurs mantras, bref d’extérieur un endroit sur-dimensionné qui brille de partout au milieu de la nature et des montagnes.

Yarchen Gar

Cette ville se compose principalement de maisonnettes rouges, qui sont les habitations des nonnes, cependant j’aperçois un chantier de construction indiquant un gros projet immobilier qui va venir changer la configuration actuelle de cette ville (il faudrait y retourner pour voir l’état à ce jour). Près de ce chantier se trouve un terrain vague (est-ce un terrain d’anciennes habitations détruites ou est-ce juste l’extension que prend la ville?), un homme sortant des toilettes publiques au milieu du-dit terrain vague enjambe l’enceinte du mur où une échelle a été prévue à cet effet pour passer du terrain vague à la rue plutôt que de faire un trou dans le mur, vraiment cette ville a quelque chose d’irréel.

Sichuan travel
construction work
Pour rejoindre le quartier où se trouvent les nonnes il faut traverser la rivière Changqu par un pont. Une fois arrivée de l’autre côté de la rive je me retrouve devant un autre terrain vague, plus loin devant je vois toutes ces maisonnettes rouges faites de bric et de broc, on se demande comment elles tiennent. Les ruelles sont en terre. je m’aventure dans une des allées mais très rapidement me fais chasser par une nonne, les étrangers ou intrus ne sont visiblement pas les bienvenus. Je repars dans l’autre sens pour me retrouver au niveau du terrain vague et décide de traverser l’autre pont qui mène à la circumambulation et aux petites maisons de méditation. Je fais le tour de la kora en suivant de loin les pèlerins. Pour la première fois j’aperçois des charognards, animal très impressionnant. Dans cette région, le rite funéraire de découper le corps du mort puis de le donner aux charognards est encore répandu. Après cette première découverte de la ville, je me décide de rentrer dans ma chambre pour une petite sieste bien méritée.
 
Bridge Yarchen
Yarchen
Charognard
circumbulation
Après ma sieste je repars sur les traces de ma première expédition, même camouflage, je reprends le pont mais cette fois-ci on ferme la porte derrière moi et je me sens comme prise au piège mais tant pis, j’y suis, je me lance je passe le deuxième pont pour monter sur la colline qui permet d’avoir un panorama sur les maisons des nonnes et du terrain vague. Je prends une photo et l’envoie à mon ami photographe, qui je sais est venu à Yarchen Gar quelques années plus tôt quand cela était encore autorisé. En comparant sa photo à l’état actuel, le terrain qui aujourd’hui est vague était en 2016 complètement rempli par des maisons de nonnes. C’est devenu une cité interdite aux étrangers afin d’éviter que les médias internationaux commentent ce qui se passe ici. A quoi cela ressemblera-t-il dans quelques années? est-ce que les maisons encore là ne seront plus?
 
Yarchen Gar
Yarchen Gar
Sur le retour, je me rapproche du pont pour repartir et là je vois un gros cadenas autour de la porte du pont par lequel je suis arrivée, j’essaye l’autre pont mais là aussi la porte est fermée (y-a-t-il un couvre feu pour sortir?) , prise un peu de panique je m’approche d’un tibétain et lui explique mon problème, il me ramène vers le pont principal et me montre que le cadenas n’est en fait pas fermé mais juste posé, j’ai l’air un peu bête mais me voilà soulagée (je ne me voyais pas passer ma nuit dans une maison de nonne dont le confort semble encore plus spartiate que ma chambre chez l’habitant).
Sichuan Yarchen Gar
Au-delà du pont il y a une petite fenêtre pour commander des boissons, j’y commande un café pour me réchauffer car en novembre à cette altitude dès qu’il n’y a plus de soleil il commence à y faire très froid! Les deux enfants sont ébahis de voir une étrangère, mais tant pis si on me voit, j’ai passé la journée, je me suis baladée donc mission réussie …
Coffee in Yarchen
Coffee in Yarchen Gar
Je rentre donc dans mon lieu de villégiature où le patron m’annonce que maintenant il faut qu’il m’emmène à la police, car oui en Chine pour dormir à l’hôtel il faut s’enregistrer. Je tente vaguement de négocier sans trop y croire car je sais que s’il ne le fait pas c’est lui qui aura des ennuis. Alors nous partons en voiture direction le poste de police devant lequel j’étais passée par mégarde le matin même. Nous montons une volée de marches et entrons dans une salle où tous les policiers assis sont en train de manger leurs nouilles instantanées, et tous les visages se relèvent d’un coup me fixant d’un air ahuri, qu’est ce qu’une étrangère fait ici? Sympathiquement on me proposera des nouilles instantanées que je refuserai poliment. Le temps qu’ils trouvent une solution au problème, ou plutôt trouver la bonne personne qui prendra une décision quant à mon sort. De toute façon il n’y a pas à tergiverser, il n’est pas possible que je dorme ici, on me propose donc de me ramener dans une ville à 20 minutes où là je n’aurai pas de problème, car comme on me le redira dans la voiture, tout ceci c’est la faute du covid.
prieres

Voila, après avoir récupéré mes sacs à dos, dis au revoir à mes hôtes de l’après-midi et proposé de les dédouaner pour le lit utilisé pour la sieste (ils me l’offriront), me voici à l’arrière d’une voiture de police pour la première fois de ma vie et escortée par deux policiers, forts sympathiques. Ils me donneront même le choix entre deux hôtels, un de meilleur standing mais plus loin du centre et l’autre mieux placé pour trouver une voiture pour repartir le lendemain mais de moins bon standing. J’opterai donc pour la deuxième option, l’hôtel sans chauffage mais peu importe ma mission à la Cité Interdite de Yarchen Gar a été accomplie.